Hymnes à Merah, réponses du prétoire
Début octobre, des adolescents français ont été filmés en train de scander un morceau de rap célébrant Mohammed Merah et Salah Abdeslam, lors du blocus d’un lycée et sur l’autel d’une église. Le rappeur sera jugé le 21 octobre ; son manager condamne fermement l’apologie du terrorisme. Parallèlement, des cours d’appel ont alourdi les peines de l’entourage du tueur de Trèbes et confirmé vingt ans de réclusion pour un Syrien membre de l’État islamique dans l’enlèvement de journalistes français.
Merah au blocus, Abdeslam sur l’autel
Depuis fin septembre, les lycéens français bloquent leurs établissements pour dénoncer les professeurs absents et les salles de classe délabrées. Le 1er octobre, dans un lycée de Beaugency, près d’Orléans, certains ont animé le blocus avec le refrain de « M*R*H », un morceau du rappeur Boro700 dont le titre reprend le nom de Mohammed Merah, voyelles remplacées par des astérisques. En 2012, Merah a assassiné trois militaires, puis un enseignant et trois enfants dans une école juive de Toulouse. Réclamer des professeurs en scandant le nom d’un homme qui en a abattu un : l’ironie semble échapper à la chorale. L’eurodéputé du Rassemblement national Matthieu Valet, qui a signalé la vidéo au parquet, a relevé que ces chants « n’ont rien à voir avec les revendications des élèves ».
Le 7 octobre, trois mineurs âgés de 16, 16 et 14 ans ont été placés en garde à vue dans le cadre d’une enquête pour apologie du terrorisme ; leurs téléphones n’ont révélé aucune autre infraction. Pour les deux aînés, le parquet d’Orléans a requis un « bannissement numérique » de Snapchat et de TikTok : l’exil, version 2026. Pour le plus jeune, une interdiction de participer à des rassemblements, en plein mouvement de contestation.
Le 4 octobre, une dizaine d’enfants d’environ 13 ans ont diffusé le même morceau dans l’église Saint-Hilaire de Soullans, en Vendée, en dansant et en montant sur l’autel. Le diocèse de Luçon, qui a constaté des objets renversés et des traces de brûlure sur des bancs, a dénoncé « une atteinte grave à un lieu de culte » et fermé l’église dans l’attente d’une messe de réparation. La commune a porté plainte et le parquet des mineurs enquête. Le morceau se vante d’une chasse à l’homme ; en ligne, des citoyens indignés n’ont pas tardé à en réclamer une contre les enfants. « Il faut les traquer : adresse plus numéro de téléphone », a écrit l’un d’eux. Le maire, Vincent Jolly, a demandé qu’on cesse de partager la vidéo afin de protéger les mineurs.
Fermement condamné, toujours sur YouTube
On sait peu de choses de Boro700, qui se produit cagoulé de blanc, la cagoule marquée V12 : quand son refrain parle d’échapper aux caméras comme Merah, autant s’habiller en conséquence. Dans ce morceau sorti le 7 juillet, le narrateur affirme aussi avoir tiré sur le Bataclan, en invoquant Salah Abdeslam, dernier survivant des commandos de novembre 2015, et promet à un rappeur peu coopératif un sort digne d’Hitler. Il s’en prend même à Christian Estrosi et à Éric Ciotti, ancien et actuel maires de Nice, rivaux qui, pour une fois, partagent un couplet.
Éric Ciotti a porté plainte le 3 août. Boro700 sera jugé le 21 octobre par la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris pour apologie du terrorisme et de crimes contre l’humanité et pour menaces de mort sous condition ; il est présumé innocent. Le parquet a ouvert une nouvelle enquête après les vidéos des établissements scolaires. Le morceau a disparu de Spotify et d’Apple Music, mais son clip sur YouTube dépassait les 134 000 vues le 9 octobre : YouTube semble encore y réfléchir.
« Boro700, son équipe et moi-même condamnons fermement toute apologie ou glorification du terrorisme. »— Le manager de Boro700, dans un communiqué du 9 octobre
Le manager ajoute que ce qu’ont fait « certains jeunes » ne reflète ni les valeurs du rappeur ni celles de son équipe. À Beaugency, ils n’ont pourtant fait que chanter son refrain. Dans le morceau, le narrateur se demande aussi qui, à part Allah, pourrait bien l’arrêter. La 17e chambre a prévu de lui répondre le 21 octobre.
L’application préférée du califat
Les adultes ne sont pas en reste. En Savoie, un étudiant de 22 ans mis en examen le 26 septembre pour apologie du terrorisme est soupçonné d’avoir diffusé en ligne de la propagande de l’État islamique, des chants guerriers aux appels au djihad. Le parquet souhaitait son placement en détention, estimant que seule la prison le couperait de ses contacts islamistes radicaux. Le 9 octobre, la chambre de l’instruction de Chambéry l’a laissé libre sous contrôle judiciaire. Le même jour, à Lille, un jeune homme au casier judiciaire vierge a été condamné pour avoir publié sur TikTok des vidéos de décapitations et des appels à financer l’État islamique. Entre deux challenges de danse, le califat continue de faire sa promo.
Trèbes, le remix en appel
Le 23 mars 2018, Radouane Lakdim, délinquant de 25 ans fiché S, a tué quatre personnes à Carcassonne et à Trèbes, parmi lesquelles le gendarme Arnaud Beltrame, qui avait pris la place d’une otage dans un supermarché. L’État islamique a revendiqué l’attentat. Le 7 octobre, statuant en appel, la cour d’assises spéciale de Paris a condamné son meilleur ami, Samir Manaa, 32 ans, à douze ans de réclusion, et sa petite amie de l’époque, Marine Pequignot, 26 ans, à dix ans, pour association de malfaiteurs terroriste. L’accusation avait requis vingt et seize ans. En première instance, elle avait écopé de cinq ans, dont deux avec sursis, et lui de trois ans, pour de seules infractions à la législation sur les armes, alors qu’il avait conduit Lakdim dans une armurerie pour y acheter un couteau deux semaines avant l’attentat. Tous deux sont arrivés libres ; tous deux sont repartis en détention.
« Que vous n’ayez pas partagé son idéologie radicale à l’époque est sans importance. »— Le président de la cour, à Samir Manaa, le 7 octobre
La cour a estimé que Marine Pequignot connaissait les projets meurtriers de son compagnon ; son avocat lui reproche d’avoir cédé à la passion. Un troisième accusé, un ami poursuivi pour ne pas avoir dénoncé Lakdim, avait lui aussi fait appel mais ne s’est jamais présenté : la France l’avait entre-temps expulsé vers le Maroc, où personne ne parvient à le retrouver. Expulser un appelant avant son procès en appel, voilà une façon de désengorger le rôle.
Le chimiste venu aider
En juin 2013, l’État islamique a enlevé en Syrie quatre journalistes français, Didier François, Édouard Elias, Nicolas Hénin et Pierre Torres, et les a retenus jusqu’en avril 2014. Kaïs al-Abdallah, un Syrien de 43 ans surnommé « Abou Hamza TNT », étudiait la chimie à Göttingen lorsque des réfugiés syriens qui traquent les djihadistes l’ont reconnu. L’Allemagne a abandonné les poursuites. La France l’a condamné en 2025 pour l’enlèvement de Nicolas Hénin et de Pierre Torres. En appel, il a juré n’avoir jamais appartenu à l’EI. Selon l’avocat général, le seul document présent sur son ordinateur était un manuel de fabrication de bombes de l’EI de près de 4 000 pages, et du GDN, une substance volatile utilisable dans des explosifs et vendue ni en France ni en Allemagne, a été retrouvé sur son passeport. Il reconnaît avoir assisté à une réunion avec Nicolas Hénin et Pierre Torres, qui voulaient récupérer leurs passeports confisqués, mais nie tout rôle dans l’enlèvement.
« Je n’ai pas demandé pourquoi ils étaient là, je suis venu pour les aider. »— Kaïs al-Abdallah, lors de son procès en appel
L’avocat général, qui a ironisé sur son talent pour la discrétion, a requis le maximum : vingt ans. Le 12 octobre, la cour a confirmé sa condamnation et sa peine. Nicolas Hénin reste convaincu qu’il a joué un rôle majeur dans la décision de les enlever.
Diagnostics sans auscultation
Depuis Washington, Donald Trump a expliqué à ses partisans que les troubles en France tiennent à l’islam qui tente de prendre le contrôle du pays. « Ce n’est pas une question d’écoles », a-t-il écrit, sans preuve, relève Newsweek. Sur le site du Gatestone Institute, Guy Millière diagnostique « un pays malade sur un continent malade », miné par l’islamisation et une alliance islamo-gauchiste, et prescrit Marine Le Pen.
Le syndicat lycéen réclame 10 milliards d’euros ; le gouvernement propose 3 000 enseignants remplaçants. Plus de 6 800 personnes, pour la plupart mineures, ont été placées en garde à vue. Emmanuel Macron estime que ces questions méritent « du temps, de la concertation, de la discussion et du respect ». Le mouvement porte bien sur l’école ; quelques-uns de ses plus jeunes membres ont simplement choisi un tueur d’enfants comme bande-son.
En 2018, Radouane Lakdim avait pris des otages pour exiger la libération de Salah Abdeslam. En 2026, un refrain a suffi pour faire sortir son nom de prison et l’envoyer dans une cour de lycée.

Commentaires
Aucun commentaire